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Six dimensions du rôle des permanents et permanentes


Introduction

Plus j'apprends de la vie syndicale, plus je me rends compte combien elle est compliquée. C'est un rappel important, je crois, que dans une société qui considère que l'économie est compliquée, que la politique est compliquée, que la vie académique est compliquée, que la vie syndicale ne l'est pas moins. On ne doit jamais tomber dans le piège de penser que les travailleurs et travailleuses, ce sont des gens simples et donc, que leurs institutions syndicales doivent être simples.

Le défi de rester proche de l'expérience vécue des membres n'est pas facile à relever, car cette expérience est compliquée. Pour des permanents et permanentes, même dans la juridiction la plus syndiquée en Amérique du Nord, leur expérience n'est pas souvent une ligne droite de progrès. Nos membres souffrent des coups économiques et des stress psychiques; nos collègues travaillent trop et brûlent de la nicotine, de la caféine et de l'alcool devant nos yeux; nos rêves politiques et syndicaux sont vendus en discours et en pratiques; et quand on part les soirs pour nos cours et nos assemblées, nos conjoints, conjointes et familles posent des questions auxquelles nos réponses semblent peu convaincantes. L'action syndicale à long terme est un vrai travail de Sisyphe. On pousse le grand rocher vers le sommet de la colline et comme dit Camus : « il faut imaginer Sisyphe comme content ».

Notre rôle, c'est un métier honorable. Et notre histoire on doit l'écrire de la main gauche, comme chantait Danielle Messia. Le format le plus approprié pour l'histoire de vie de nos syndicats, de nos peuples, de nous-mêmes, c'est une spirale qui avance dans le temps mais qui touche et retouche les mêmes défis, les mêmes thèmes générateurs. Même quand nous développons nos compétences et nos organisations, nous ne faisons pas de progrès en ligne droite. Au plan émotif, au plan spirituel, plus on creuse dans la culture syndicale, plus on fait face à des mystères. Donc, ce n'est pas la logique linéaire qui nous donnera le renouveau d'une vision. Il faut chercher ailleurs.

Pour ma collègue Barbara Thomas et moi, nous cherchons de plus en plus dans les images de la culture chinoise. Alors la base de notre cours de « judo syndical », ce sont les textes anciens de Sun Tzu, le livre « L'Art de la Guerre ». Et la base de cette note, ce sont les six éléments de la tradition chinoise.


Les six dimensions, pas juste quatre

Vous saurez que les classiques grecs traitent de quatre éléments pour le monde, soit la terre, l'air, le feu et l'eau. Les chinois travaillaient avec tout cela, plus le bois et le métal. Comme ancien membre et permanent du Syndicat des Métallos, je suis content de voir le métal. Pour notre réflexion, Barbara et moi, nous nous servons donc de six éléments : la terre, l?eau, le bois, le feu, le minéral et l'air.

La terre : c'est l'ancre pratique du travail des conseillers et conseillères, qui nous rappelle toujours la réalité vécue de nos membres, le quotidien de leurs milieux de travail. C'est le point de départ et de retour de l'éducation populaire, de la conscientisation. Ça nous garde humble de savoir les limites en nous-mêmes et dans les gens qui nous entourent. Au lieu de devenir perfectionniste, et donc de nous épuiser, nous-mêmes et notre monde, on peut reconnaître la situation limite, comme disait Paulo Freire et bâtir la confiance et les compétences pour y faire face. On améliore notre métier juste pour ça, pour aider les syndiqués et les syndiquées à tirer le maximum de chaque situation. C'est ça la base du « judo syndical », la technique de se servir du poids de l'opposant, des patrons, pour nous établir sur un pied d?égalité. Avec nos pieds sur la terre, ça nous rappelle aussi de soigner la terre, de nous responsabiliser pour l'environnement qui est sous la protection de notre génération.

L'eau : c'est le fluide en nous, notre capacité de nous adapter aux défis. Ce n'est pas juste un style sur le tas, c'est un engagement solide avec les membres qui nous entourent pendant tout leur voyage avec nous. C'est dans la conviction que nous avons jeté notre sort avec eux, dans les luttes et les repos que cela implique. C'est ici où l'on reconnaît que notre travail est un travail de connexion, enfin d'amour. Un mouvement social, pas juste économique, devient social par les expériences partagées. Ces expériences ne sont pas toujours claires, sont parfois des transitions internes, mêmes inconscientes. Car nous ne travaillons pas juste dans la lumière, mais dans l'ombre de l'esprit, pas juste dans le courage et l'honneur, mais dans la peur et le doute que les gens vivent en devenant des militants et des militantes. C'est un accès intime et réciproque, une fusion des esprits. Sans ceci, tous les énoncés de politique, toutes les conventions collectives, tous les discours ne valent pas grand chose. Comme un participant m'a récemment dit :« I don't care what you know if I don?t know that you care », ou « Ce que tu sais n'a pas d?importance pour moi si je n'ai pas d'importance pour toi ». L'eau c'est l'élément de fusion qui donne une force explosive à notre engagement syndical. Nos cahiers éducatifs sont trempés d'amour ou ils ne servent à rien.

Le bois : C'est ce qui brûle en nous, qui nous tient au chaud. Sans ça, on se brûle soi-même. Alors, c'est notre capacité de renouveau, de nous nourrir pour pouvoir offrir le meilleur à notre monde. Moi, j'imagine que dans la Chine ancienne, avec les grandes populations, le bois n'était pas facile d'accès comme chez nous. C'était quelque chose de précieux. Et pour nous, ce n'est pas facile de prendre du repos, faire de la lecture, faire du bricolage, apprendre l'Internet, nous amuser avec les amis intimes, pour que quand on rentre « sur scène » on soit une personne entière. Sans ça les membres verront que devenir un militant ou une militante formé, ça veut dire se vider lentement.
Le bois sert à d?autres buts que juste brûler. On fait des articles utiles, des maisons, des chaises et des tables. Les arbres, ça pousse de la terre, le premier de nos éléments. Rester dans un chalet en bois, voir les arbres trembler dans le vent, et on sait qu'ils sont vivants, pas juste des ressources naturelles à transformer. Alors le bois est une force vitale, une source de renouveau, un défi pour garder notre chaleur interne même dans les conditions exigeantes de notre métier.

Le feu : C?est la passion, c?est notre rage contre l?injustice, c?est notre faim pour la justice. La plupart de nos membres se sont impliqués au mouvement syndical pour régler des problèmes immédiats dans leur milieu de travail. Des fois on a accédé à un poste tel que délégué-e d?atelier, c?était une volonté claire, mais souvent c?était parce que personne d?autre n?acceptait les inconvénients du rôle d?en représenter d?autres dans leurs chicanes avec le boss. Mais peu à peu, dans l?action syndicale, on devient des rebelles stratégiques. Alors notre job de conseiller et conseillère ce n?est pas de domestiquer les membres, de les faire se conformer à de nouvelles règles légales de plus en plus compliquées. C?est plutôt de les accompagner, de les encadrer, de les aider à éviter des culs-de-sac et à devenir les plus efficaces possibles. En les accompagnant, on va partager leur faim pour du respect, et la nôtre ; on va dévoiler nos ambitions, se taquiner de nos erreurs de jugement. L?engagement syndical c?est souvent un saut dans le vide. Nous l?avons vécu et nous pouvons aider les prochains qui choisissent de sauter. C?est difficile parce que les rebelles souvent décident de se rebeller contre leurs permanents et leurs permanentes, en revendiquant leurs droits comme membres de la base contre les « professionnels de carrière ». Mais vivre avec ça, ça fait partie de notre métier. La rage est pleine d?information et d?énergie, tandis que la haine ne porte aucun des deux, comme disait Audre Lorde. C?est à nous de canaliser la rage, résister à la haine, garder notre équilibre dans un milieu passionné. Et c?est pour ça que notre tâche sera toujours beaucoup plus qu?un défi technique.

Le métal : C?est le courage. Ça nous oblige à définir nos principes, tant personnels que syndicaux, et être prêts à payer pour. Même si les syndicats ont des instruments comme le Fonds de solidarité, qui donnent l?impression d?être solides et reconnus, le mouvement syndical est, et sera toujours, un mouvement subversif. Se joindre contre l?autorité du boss, c?est un acte subversif dans une société capitaliste, qui exige du courage.
L?exigence est même plus grande quand on prend position dans la politique interne du mouvement. Parce que là ce sont des querelles de famille, des luttes intimes et la peur c?est d?être aliéné de cette collectivité quand la dispute est réglée. J?ai souvent dit que des représentants patronaux ne m?ont jamais fait de mal, car je n?ai jamais attendu beaucoup de leur part; les blessures que je porte, moi, ce sont d?autres syndicalistes qui me les ont fait.
Donc le métal, c?est notre capacité d?être dur quand c?est nécessaire. Et juste comme le métal doit être transformé pour être utilisé, c?est aussi le processus par lequel nous arrivons à une certaine maturité personnelle.

L?air : C?est l?imagination. C?est la vision et la créativité qui donnent l?élan vital au mouvement syndical. C?est notre capacité de nous rappeler des vrais précurseurs du mouvement pour la justice économique et sociale, et d?imaginer comment interpréter leurs esprits dans nos conditions actuelles. Je trouve que la capacité d?innovation de la FTQ est formidable, une inspiration pour nous autres au Canada anglophone. La loi du 1 % pour la formation, le Fonds de solidarité et le modèle de formation de formateurs, témoignent de votre capacité de songer et de réaliser.

Il y a vingt-cinq ans la FTQ faisait partie d?un mouvement national populaire où les artistes et les poètes étaient vivement présents. Quand il s?agira du terrain de l?imagination, il est évident que ces gens-là auront une contribution à faire, mais ça prendra peut-être un effort conscient pour les intégrer. En Ontario, nous avons eu quelques initiatives à cet égard, relativement modestes en comparaison à ce que vous faisiez dans le temps. Mais on doit évaluer l?apport des arts et du patrimoine à l?éducation du mouvement syndical actuel.

Pour intégrer ces six éléments dans l?action syndicale, il nous faut du savoir-faire et du savoir-vivre.

Les membres de nos syndicats s?intéressent à ce que nous savons. Mais plus que cela, ils nous voient comme une image de l?avenir du mouvement syndical. Donc, nous serons toujours « sur scène » entre les sessions du programme et après. Nous devrons donc nous discipliner. Quand les militants et les militantes se reposent après une réunion, ils chialent. Ils parlent en mal des dirigeants, des employeurs, de la surcharge de travail, des rivalités internes, etc. Et puis, ils invitent les nouveaux à la table à se joindre à leur milieu. Peu de surprise qu?on ne vend pas trop souvent avec succès ! Ici, je ne veux pas dire que nous devons cacher nos sentiments. Je dis que nous devons agir pour changer les réalités qui nous dérangent, de façon à pouvoir célébrer avec sérénité notre situation lorsque l?on prend un verre avec les participants et les participantes après une session.

Notre tâche est compliquée, dure, fascinante. Parlons-en afin de l?adapter au mouvement syndical de l?avenir.


Document de discussion pour Le Collège FTQ-Fonds
Par D?Arcy Martin
Janvier 2000